Les relations entre la justice et les médias oscillent entre duo indispensable et duel inévitable. Et cela d’autant plus qu’ils entretiennent un rapport régi par une « opposition fondamentale de temporalités et d’objectifs ». La justice a besoin des médias pour garantir la transparence des procès, informer les citoyens et asseoir la confiance démocratique. Inversement, les journalistes ont besoin des institutions judiciaires pour relayer des informations fiables, dans le respect de la présomption d’innocence. Par ailleurs, les deux corps de métier obéissent à des logiques opposées. Ainsi, alors que la justice exige du temps, de la sérénité et le respect du secret de l’instruction ; les médias (et plus encore les réseaux sociaux) recherchent l’instantanéité, l’émotion et le spectaculaire. Ce qui peut parfois mener à des procès parallèles ou à une pression populaire susceptible de compromettre l’équité des jugements. Nous vous proposons ici la réflexion de Macky Cissé, consultant indépendant.
Justice et médias entretiennent des relations ambivalentes en raison de leurs fonctions respectives de régulation juridique de la société et d’information de l’opinion qui les conduisent à se surveiller mutuellement et, dans le cas de la justice, à sanctionner les fautes commises par les médias comme par elle-même. Intéressés par les affaires judiciaires, effectuant tous deux des enquêtes pour connaître la vérité, mais poursuivant des finalités différentes, justice et médias sont des associés-rivaux dont la rivalité comme la collaboration peut favoriser l’œuvre de justice comme déboucher sur des échecs judiciaires retentissants pour des raisons propres à la configuration médiatico-judiciaire de chaque affaire.

Bien qu’appartenant à deux mondes très différents, les histoires de la justice et des médias sont, à bien des égards, liées. Nous héritons d’un système pénal inquisitoire, c’est-à-dire secret, intégralement écrit, qui attribue à l’État le monopole du pouvoir d’accuser. Très tôt dans ce système clos où l’avocat n’a pas de place, celui-ci va chercher au-dehors l’adhésion de la presse à sa cause. C’est ainsi qu’on voit naître les « grandes causes », notamment dans la France prérévolutionnaire, les avocats y ayant joué un rôle décisif dans la dénonciation des abus de la justice sous la monarchie déclinante. Si la reconnaissance des droits individuels a peu à peu donné à la justice pénale les traits du procès équitable depuis le XIXᵉ siècle, la presse y est pour beaucoup.
Ces avancées sont réelles, mais fragiles. La réaction médiatique à l’événement criminel peut être souvent excessive et ambivalente. Sa temporalité est courte, binaire, manichéenne. Elle peut aussi bien, selon les contextes et ses choix, stigmatiser un coupable que défendre son innocence. Sa dénonciation des injustices fait avancer l’État de droit quand celui-ci lui tourne le dos, mais cela est tout autant susceptible de se retourner contre lui si ses décisions déplaisent.
Avec le développement des réseaux sociaux et des chaînes d’information en continu, ce scénario ambivalent se poursuit avec une intensité accrue. Vecteurs d’une expression libre et décentralisée, ceux-ci peuvent aussi bien propager la haine sans limite. Leur présence foisonnante et mondialisée polarise l’espace public tout entier. Une grande part de la vie politique et sociétale s’y réfracte désormais. Or, partout, cet espace est devenu un lieu de visibilité pour ceux qui y évaluent leur influence. À mesure que la justice devient un acteur de la démocratie, elle fait son entrée dans un jeu qui se joue avec des règles opposées aux siennes.
Par ailleurs, si l’avancée de la justice depuis le début des années 1990 s’est faite grâce à une alliance avec les médias, leurs modes d’action les opposent de plus en plus. Les acteurs de la sphère médiatique cherchent à s’emparer du pouvoir d’accuser au détriment d’une institution pénale qui tente de s’adapter à une situation inédite pour elle.
La dualité des scènes médiatique et judiciaire
Précisément, les rapports entre scènes médiatique et judiciaire ont une longue histoire. Par exemple, la justice démocratique de la fin du XVIIIᵉ siècle naît avec l’affaire Calas et les grandes causes de la France prérévolutionnaire. À une justice arbitraire et injuste, Voltaire oppose le tribunal de la raison. La cause choisie doit être exemplaire au sens où sa valeur universelle, au travers de sa singularité, concerne « le genre humain ». Il s’y joue une nouvelle frontière entre la société civile et l’État.
Le combat contre l’arbitraire des preuves, l’injustice de l’accusation et la pratique de la torture est toujours livré de l’extérieur. Au cœur de ce conflit entre l’aspiration à une justice libérale et une justice enfermée dans des certitudes va apparaître un espace public émancipé de l’autorité du prince où s’exerce librement un usage public de la raison. Concept qui puise son sens dans la forme « affaire » et la rhétorique du porte-parole. La volonté d’ouvrir, par ce détour, une scène d’explication publique refusée par la justice y trouve son origine. Le scandale de l’injustice peut y déployer sa force instituante. Et la presse en est l’acteur décisif.
Un second, par exemple l’affaire Dreyfus en France, pour laquelle la presse et la justice se divisent sur des modes concurrents de construction de la vérité. La presse est partagée entre partisans (L’Aurore) et adversaires (La Libre Parole) de Dreyfus ; la justice entre l’armée et ses conseils de guerre, qui défendent « l’arche sainte de l’État », et la Cour de cassation qui innocentera Dreyfus. « Sans L’Aurore et Zola, Dreyfus serait peut-être resté au bagne. Mais, sans Drumont et La Libre Parole, y serait-il allé ? La presse naissante révèle déjà qu’elle est et qu’elle sera, dans l’histoire de la démocratie, le meilleur et le pire : rempart contre l’arbitraire, arme de la vérité, mais aussi véhicule de la calomnie, pédagogie de l’abêtissement, école du fanatisme… Bref, un instrument docile entre les mains de ceux qui la font et de ceux qui la reçoivent », a commenté un chroniqueur judiciaire.
Or, cette affaire Dreyfus est sans doute l’acte de naissance d’une justice démocratique au sens où elle intègre dans son ethos l’indépendance et l’impartialité. Au mythe d’une arme sacralisée qui l’aveugle, elle oppose l’innocence démontrée. Aux narrations journalistiques, aux passions idéologiques, elle répond par une argumentation basée sur les faits. Alors que précédemment le combat contre l’arbitraire était mené de l’extérieur, il est en quelque sorte incorporé aux institutions républicaines. C’est ainsi que des droits fondamentaux (comme le droit à un procès équitable) entrent peu à peu dans des institutions pénales bien antérieures à la République.
La guerre des récits
Cependant, les antagonismes sous-jacents entre les deux sphères apparaissent en plein jour dans ce paysage médiatique éclaté. Confrontés à une enquête secrète, les élus mis en cause s’affichent en pleine lumière au centre de la scène démocratique. Les médias se tournent d’abord vers ceux dont ils suivent avec passion le parcours, qu’il s’agisse d’ascension ou de chute. Le débat électoral, par son suspense et sa personnalisation, polarise toute la vie politique. Ainsi, l’élu qui est visé par la justice peut s’exprimer dans le média de son choix, par exemple, faire appel à l’opinion publique, accuser à son tour. Il réinvente le mot d’ordre de Voltaire contre les juges d’Ancien Régime : « Criez et qu’on crie » !
Grâce à cette posture que nul ne lui conteste, il se dépouille de la tunique d’infamie. Face à un auditoire infiniment plus large que celui d’une salle d’audience, il n’est plus devant son dossier. Sur cette scène, il invoque à l’infini sa présomption d’innocence. Il endosse le costume de la dignité offensée. C’est ainsi qu’on a vu M. Nicolas Sarkozy (l’ancien président de la République française qui était encore présumé innocent puisqu’il a fait appel de sa condamnation en mars 2021) résumer son procès au dialogue « d’un justiciable inquiet » et « d’un avocat affectueux » alors que la justice y voit un « délit de corruption active et de trafic d’influence ». Le choc est rude dès lors que le tribunal applique sur une relation d’amitié le froid métal du droit pénal. Même si cette stratégie espère moins peser sur la décision finale que sur la fraction de l’opinion acquise à sa cause.
Un autre exemple, au début des années 2000, aux audiences du procès de Slobodan Milošević, principal accusé en tant que dirigeant serbe au Tribunal pénal international (TPI) pour l’ex-Yougoslavie, à La Haye. Dans la file d’attente, on a vu quelqu’un haranguer la foule en anglais à haute voix. C’était une imprécation échevelée contre « ce tribunal impérialiste, colonialiste, fruit de l’arrogance américaine contre le peuple serbe… ».
C’était Me Jacques Vergès, l’avocat engagé par Milošević pour diffuser sa propagande auprès du public et des journalistes accrédités pour assister au procès. Il avait parfaitement compris qu’un combat interne dans le dossier ne suffirait pas, qu’il fallait partir à la conquête de l’opinion et faire du bruit devant les caméras. Ce qui avait d’ailleurs obligé à l’époque le tribunal à engager un avocat pour orchestrer une contre-propagande. Milošević, qui se défendait lui-même à son procès, disposait d’enquêteurs et pouvait compter sur de solides soutiens. La stratégie médiatique hors procès de son avocat complétait efficacement sa défense face aux crimes qui lui sont reprochés.
Le « plateau télé » du journal de 20 heures est l’arme absolue, dit-on, bien que peu y aient accès. Caméras et projecteurs ont un pouvoir de transfiguration de l’acteur. Le prévenu disparaît. L’homme politique est seul en scène. Indigné et offensé, tel qu’il se présente. Personnage du petit écran, il redevient familier. Il sait que cette image seule restera, le filmage des audiences étant interdit. Cette reconquête lui insuffle l’énergie nécessaire pour étoffer son personnage, polir une posture d’indignation, trouver les mots qui sauront convaincre. Il sait qu’un tremblement de sa voix a le pouvoir d’authentifier son émotion. Rien de comparable avec le banc des prévenus du tribunal correctionnel, qui l’assigne à une place dégradante et réduit sa parole aux seuls besoins de la défense. En effet, sous l’œil des caméras, les gestes et les postures sont autant de signes. La capacité à toucher un public bien plus large qu’une audience judiciaire est fréquemment utilisée pour signifier l’honneur brisé d’un homme. Difficile d’imaginer deux lieux, deux temps, deux jeux de rôle aussi antagoniques.
Et que dire des décisions de justice qui heurtent des récits médiatiques radicalement opposés ? Celui qui présente un trader (Jérôme Kerviel) définitivement condamné comme le salarié manipulé par sa banque pour maximiser ses profits. Celui d’une femme (Jacqueline Sauvage) condamnée pour meurtre par deux cours d’assises, mais présentée comme une victime de violence conjugale avant d’être graciée… Ou celui d’un président de cour d’assises traité sur Twitter (X) de « porc » parce qu’il questionnait mal les plaignantes sur les violences subies. Ce qui a entraîné, sous la pression de la défense, le report du procès.
Depuis lors, avec le développement des plateformes numériques, le monopole de diffusion des images a éclaté. D’innombrables « procès » se déroulent hors des prétoires. L’expansion des chaînes YouTube, des comptes X (ex Twitter), des « Facebook Live » démultiplie les espaces publics sans règle. La haine en ligne, le bashing (l’action de critiquer, d’attaquer ou de dénigrer violemment et de façon répétée une personne, une entreprise, une marque ou un concept, souvent sur les réseaux sociaux ou dans les médias), les fake news (fausses nouvelles) se répandent. À l’ère des réseaux sociaux, la collision est frontale tant le débat judiciaire peut être écrasé, voire hystérisé, par son impact dans l’opinion. Leur format illimité et leurs ressorts économiques (produire du « contenu » dont leur lectorat est l’unique juge) les poussent à une quête de nouveautés permanente.
Le défi de l’ouverture
Face à cette situation, le monde de la justice tente de s’adapter. En principe, bien sûr, les audiences sont publiques. Mais il n’est pas aisé de connaître les « rôles » (feuilles d’audience), les lieux, les salles, malgré les accueils directionnels. Des bancs (où jadis était inscrit « emplacement réservé au peuple ») attestent de la publicité des débats. En réalité, mis à part les professionnels concernés, ces bancs (en nombre réduit et peu confortables) sont souvent vides. Au mieux, on y voit des journalistes spécialisés (un rang leur est réservé) et des dessinateurs. Le film et la photographie y sont rigoureusement interdits. Ordinateurs et smartphones sont tolérés (permettant le « live tweet » des journalistes). Le seul écho que nous aurons des débats sera le dessin d’audience et les récits des chroniqueurs judiciaires. Toute autre diffusion à destination du public est prohibée.
En avril 2021, on a pu ainsi suivre sur les chaînes américaines le procès du policier qui a assassiné l’Afro-Américain George Floyd. Tandis que le « I can’t breathe » donne l’ampleur de l’indignation, la diffusion des témoignages sous serment de ses collègues lors d’une audience publique est une réponse qu’on ne saurait sous-estimer. N’est-il pas essentiel qu’un jury d’accusation siégeant publiquement se prononce rapidement sur ces faits compte tenu des débordements prévisibles ? Qu’il soit visible qu’aucune impunité ne couvre ce type d’acte ? Que les policiers de Minneapolis suspectés de racisme expriment fermement leur désapprobation ? « Justice must not only be done, but must also be seen to be done », autrement « il ne suffit pas que justice soit rendue » : ce vieil adage anglais prend une force singulière dans nos sociétés de l’image. Est-ce possible en Afrique, en Asie, en Amérique ou en France ?
Macky Cissé
Consultant indépendant



