AccueilPresse journalismeDéfi des médias : L’information à l’ère de la vitesse instantanée

Défi des médias : L’information à l’ère de la vitesse instantanée

L’information circule désormais à une vitesse inédite : Unir les voix, renforcer les liens entre les médias d’Afrique

Face à l’essor des réseaux sociaux et à la circulation instantanée de l’information, les journalistes ne sont plus l’unique détenteur de la nouvelle mais il reste le garant de leurs fiabilités. Dans un environnement numérique où chacun peut diffuser une nouvelle en temps réel, les médias africains sont appelés à renforcer leurs missions en vérifiant, contextualisant et surtout la crédibilité de l’information. Une analyse de Martin Faye sur l’avenir du journalisme africain………………

Le numérique a fait exploser le modèle pyramidal où l’information descendait d’une rédaction centrale vers un public passif. De à Gao ou à Mopti avec un smartphone donné une information est plus vite qu’un Envoyé Spécial. Le journaliste n’est plus le seul porteur de la nouvelle mais il doit en devenir le vérificateur.

Parce que les réseaux sociaux est toujours des instantanés et ce qui fragilise le temps nécessaire au recoupement. C’est dans ce contexte que le média africain doit désormais gérer cette tension entre la vitesse, pour ne pas être dépassé, et la vérité, pour rester crédible. Une analyse de Martin Faye.

Introduction

L’Afrique traverse aujourd’hui une mutation historique où l’information n’est plus un simple reflet de la réalité, mais un véritable terrain de bataille pour la souveraineté. À l’heure du tout-numérique, nos médias se trouvent à la croisée des chemins : d’un côté, une opportunité sans précédent de porter notre propre récit au monde ; de l’autre, une vulnérabilité inquiétante face aux campagnes de manipulation orchestrées et à la dépendance technologique vis-à-vis des géants du Web. Ce paradoxe nous impose une réflexion urgente sur la refondation de notre écosystème médiatique, car dans une zone de crise multidimensionnelle une donnée mal maîtrisée peut fragiliser la stabilité d’une nation entière en quelques heures.

La refondation que nous appelons de nos vœux dans l’espace Sahel qui nous accueille ici à Bamako, ne pourra se faire sans une prise de conscience collective de notre responsabilité sociale. Comme la langue d’Ésope, capable du meilleur comme du pire, le numérique peut être l’outil de notre libération narrative ou le vecteur de notre aliénation si nous n’y injectons pas une éthique rigoureuse et des compétences renouvelées. Il s’agit désormais de dépasser le simple constat pour bâtir des solutions endogènes, de la formation des journalistes à la création de plateformes de mutualisation souveraines. C’est à cette condition, entre audace technologique et fidélité à notre mission d’informer, que nous ferons de nos médias le socle indestructible de la cohésion et de l’unité au sein du continent africain tout entier.

Mon intervention est structurée en 4 axes.

Axe 1 : Le nouveau visage des médias africains. Il y a lieu d’analyser l’impact profond du numérique et des réseaux sociaux sur notre écosystème ; Comment les pratiques journalistiques évoluent-elles ? Quelle est la nouvelle donne entre médias traditionnels et plateformes numériques ?

Axe 2 : Garder notre indépendance à l’heure des géants du web. J’aborde cette question cruciale de la dépendance aux plateformes. Comment résister aux diverses pressions (politiques, économiques) et protéger concrètement l’indépendance éditoriale ?

Axe 3 : L’innovation, moteur de notre transformation. Mettre en lumière les initiatives inspirantes venues d’Afrique. Quelles innovations technologiques et éditoriales émergent, surtout avec l’usage de l’IA ?

Axe 4 : Ecrire nous-mêmes notre histoire. La souveraineté narrative. Placer au cœur du débat la question des récits. Comment contrer la domination des narratifs internationaux sur l’Afrique ? Quel rôle nous, journalistes africains, pouvons-nous jouer pour construire une image plus juste et complète du continent ? Quelles stratégies pour amplifier la circulation des contenus, en Afrique et dans le monde ?

Voilà ainsi présentés les 3 axes de mon intervention

Axe 1 : Le nouveau visage des médias africains

Mon point de départ, c’est donc planter le décor d’une mutation qui n’est pas seulement technique, mais structurelle. Les médias africains présentent un nouveau visage marqué notamment par la fin du monopole de la parole. Nous vivons une nouvelle ère médiatique.

Le numérique a fait exploser le modèle pyramidal où l’information descendait d’une rédaction centrale vers un public passif. Aujourd’hui, un témoin avec un smartphone à Gao ou à Mopti informe souvent plus vite que l’Envoyé Spécial. Le journaliste n’est plus le seul porteur de la nouvelle, il doit en devenir le vérificateur. Les réseaux sociaux nous imposent un rythme de seconde par seconde, ce qui fragilise le temps nécessaire au recoupement. Le média africain doit désormais gérer cette tension entre la vitesse, pour ne pas être dépassé, et la vérité, pour rester crédible.

Notre métier se transforme en profondeur. On ne travaille plus pour un seul support. Le journaliste moderne doit savoir écrire pour le web, enregistrer un podcast pour WhatsApp et réaliser une vidéo courte pour TikTok. Le cloisonnement entre radio, télévision, presse écrite et presse en ligne s’estompe. C’est le journalisme agile. C’est le « Cross Média », cette stratégie de communication ou de marketing qui utilise simultanément plusieurs médias (presse, web, TV, affichage, mobile) de manière coordonnée pour diffuser un message unique et cohérent.

Face aux campagnes de manipulation, une nouvelle compétence émerge. Il s’agit du journalisme d’investigation numérique. Savoir tracer une image, vérifier une date ou identifier un robot étranger devient aussi important que de savoir mener une interview ou formater une nouvelle en pyramide inversée.

C’est ici que se joue la survie économique et éditoriale. Les médias traditionnels sont obligés d’utiliser les réseaux sociaux, pourtant leurs concurrents, pour atteindre leur audience. Mais attention, danger ! Un média qui ne vit que par sa page Facebook, perd son identité. La nouvelle donne consiste à utiliser les réseaux comme des appâts pour ramener le public vers des plateformes où le média garde le contrôle de ses données et de sa ligne éditoriale. Plus facile à dire qu’à faire. J’y reviendrai.

Certes, le numérique n’a pas tué le journalisme africain. Il l’a même libéré de ses chaînes physiques.

Mais il l’a jeté dans une arène sans règles. Notre défi n’est plus de diffuser l’information, mais de protéger la vérité dans un océan de bruits.

Pour bien comprendre la révolution que nous vivons, il faut imaginer le passage d’un monologue à une conversation permanente. Avant l’explosion du numérique, l’information fonctionnait comme un entonnoir.

Le sommet c’est-à-dire l’émetteur. Quelques centres de pouvoir, la radio nationale, le quotidien d’État, des journaux privés et des radios privées… Ils possédaient les outils de production et de diffusion. A la base, on trouvait le citoyen, auditeur ou lecteur passif. Il recevait l’information à des heures fixes, au journal de 20h, avec l’édition du matin, et les publications de la presse écrite du jour.

Dans ce schéma, pour contester une info ou donner son avis, il faut écrire une lettre à la rédaction, laquelle n’est souvent jamais publiée, ou espérer passer à l’antenne lors d’une rare émission de libre antenne par téléphone. Aujourd’hui, avec les réseaux sociaux et les smartphones, l’information ne « tombe » plus, elle circule.

Elle circule avec un feedback immédiat. Un reportage de l’ORTM publié sur Facebook reçoit instantanément des centaines de commentaires. Le public valide, critique ou apporte des précisions. Ce public est ainsi co-producteur des réalisations des médias. Le journaliste utilise cette interactivité pour sourcer ses infos. Un témoin envoie une photo via WhatsApp ; le journaliste vérifie et publie. Le citoyen lamda est devenu une extension de nos rédactions.

Interactivité oui, mais aussi horizontalité. L’information circule de citoyen à citoyen sans forcément passer par un média. Dès lors, le rôle du média est de rentrer dans le cercle pour vérifier, certifier l’info et éviter qu’elle ne devienne une rumeur.

Mail il existe un piège dans ce modèle circulaire. Nous, journalistes avons tendance à ne partager et à ne recevoir que les informations qui confirment nos propres opinions. C’est le piège de l‘enfermement. On finit par tourner en rond dans un cercle de personnes qui pensent comme nous. C’est là que les robots et les manipulateurs frappent, en injectant des fake news dans ces cercles fermés.

Certes, le numérique a démocratisé la parole. Mais il crée en même temps une vulnérabilité face aux algorithmes étrangers et aux « infox ». Ce décor est celui d’un espace en pleine transition, où l’information est devenue un enjeu de sécurité nationale et de cohésion sociale.

Nous voulons partir de ce Forum avec une vision plus claire de l’innovation dans les médias africains. Cette innovation que nous visons ne doit pas être une simple copie des modèles occidentaux. Nous sommes venus chercher, ici à Bamako, comment rationaliser l’aide aux médias, les subventions et la publicité, car la guerre informationnelle a un coût. Comment intégrer l’intelligence artificielle pour traduire et diffuser l’information dans nos langues, renforçant ainsi la proximité, comment utiliser les données pour mieux connaître nos audiences et répondre à ses besoins réels.

Axe 2 : Garder son indépendance à l’heure des géants du Web

C’est le pivot stratégique de mon intervention. Pour un public à Bamako, l’indépendance n’est plus seulement une posture morale, c’est une infrastructure à bâtir. À l’heure des GAFAM, être indépendant, c’est ne pas laisser une entreprise californienne ou un algorithme décider de ce qui est vrai ou visible au Sahel, à Goma, au Soudan et ailleurs. C’est un défi crucial à relever.

L’acronyme GAFAM désigne les cinq entreprises les plus puissantes et les plus influentes du secteur technologique américain. Elles dominent le monde numérique. Elles impactent sur la circulation de l’information. Chaque lettre représente l’une de ces entreprises :  

G : Google, le maître de la recherche et des données.

A : Apple, le géant du matériel. C’est iPhone et les écosystèmes fermés.

F : Facebook, le leader des réseaux sociaux et de la communication, avec WhatsApp et Instagram.

A : Amazon, le roi du commerce électronique et du stockage de données.

M : Microsoft, le pilier de l’informatique de bureau et des logiciels professionnels.

Aujourd’hui, la plupart des médias africains sont des locataires précaires sur les terres des GAFAM. Nous devons engager la lutte pour arracher notre indépendance vis-à-vis de ces plateformes. Ne plus être otage des GAFAM.

La réalité actuelle est que les médias africains sont impactés par le syndrome du locataire numérique. Nos médias ne sont pas propriétaires de leur maison. Ils sont locataires chez les GAFAM.

Nous évoluons en effet dans la dépendance algorithmique. Si Facebook change ses règles, un média malien peut perdre 90% de son audience du jour au lendemain. C’est une perte de souveraineté. Les

GAFAM aspirent la publicité locale. Un annonceur à Dakar préfère souvent payer Google ou Meta plutôt qu’un journal local, car ces géants contrôlent les données des utilisateurs.

Si vous publiez uniquement sur Facebook ou YouTube, vous n’existez que tant qu’ils vous l’autorisent.

Une modification de leurs conditions d’utilisation ou une erreur d’algorithme peut effacer un médian sahélien en un clic. En acceptant leurs conditions pour utiliser leurs plateformes, nous signons un contrat de dupes. Nous leur accordons l’autorisation d’utiliser nos contenus pour garder les utilisateurs chez elles, tout en conservant les revenus publicitaires. C’est de la prédation économique. Nous avons pensé que le numérique nous rendrait indépendants en nous libérant des émetteurs traditionnels ; nous découvrons qu’il nous a rendus dépendants de nouveaux maîtres invisibles : les algorithmes et les plateformes.

La solution ? Rapatrions l’audience, notre audience. L’indépendance, c’est ramener le lecteur à la maison. Engageons pendant ce Forum la réflexion et cherchons à créer des plateformes dont nous sommes propriétaires. L’innovation doit porter sur la création de sites web robustes et d’applications mobiles légères, adaptées aux connexions de nos pays. L’idéal est d’utiliser les réseaux sociaux uniquement comme des vitrines, pour attirer, mais convertissons nos audiences en abonnés directs, par exemple, par des newsletters, des alertes SMS, des communautés WhatsApp. Nous disposons et gérons ainsi notre propre base de données.

Je nous invite donc à viser la création de bases de données locales. Je plaide pour que nos États investissent dans des centres de données, des data centers régionaux. Si l’information malienne est stockée au Mali, elle est protégée par les lois maliennes, et non par celles d’un pays tiers. On ne bâtit pas une nation souveraine sur un terrain loué à des géants qui peuvent vous expulser à tout moment.  Posséder son canal de diffusion, c’est posséder sa liberté de parole.

Notre indépendance en tant que médias se joue donc sur deux fronts. Le front politique, d’abord. Dans un contexte de transition, le média doit être un partenaire de la refondation sans devenir une chambre d’écho. La protection réside dans la rigueur procédurale. Toute information sensible doit être sourcée, croisée, vérifiée, diffusée après évaluation du risque, sous le critère de la responsabilité sociale du journaliste. La déontologie et la rigueur professionnelle sont les meilleurs boucliers contre les accusations de partialité, de mise en danger de la paix sociale et de provocation de troubles.

Le front économique ensuite. Lutter contre les pressions économiques. Un média pauvre est un média vulnérable. L’indépendance passe par la diversification des revenus. Il faut innover parce que d’abord les modèles économiques classiques ont échoué. La publicité est à l’agonie. Les revenus publicitaires traditionnels sont captés à plus de 70% par les géants du Web mentionnés précédemment. Les médias locaux ne ramassent que des miettes. Il s’y ajoute le piège de la subvention. Qu’elle vienne de l’État ou d’ONG internationales, la subvention crée une ligne éditoriale sous perfusion. Pour être libre, un média doit être rentable auprès de son audience. L’idée centrale est que la souveraineté narrative est impossible si le compte en banque dépend de mains étrangères au média, ou de subventions étatiques aléatoires.

Axe 3 : L’innovation, moteur de notre transformation. Mettre en lumière les initiatives inspirantes venues d’Afrique. Quelles innovations technologiques et éditoriales émergent avec l’usage de l’IA ?

L’innovation en Afrique ne doit pas être une simple copie des modèles occidentaux. Et c’est sans doute dans ce domaine que les patrons de presse présents à ce Forum sont particulièrement interpelés. Il s’agit de passer d’un modèle de survie à un modèle de croissance souverain. L’innovation n’est plus une option pour faire moderne, c’est une nécessité de survie. Dans l’espace africain innover ne signifie pas copier la Silicon Valley, mais adapter les technologies les plus pointues à nos réalités sociales et linguistiques.

Pourquoi innover ?

Parce qu’il faut gagner la bataille de l’attention. Face à la surcharge d’informations sur les réseaux sociaux, un média qui n’innove pas dans sa forme (vidéo courte, podcast, infographie) devient invisible pour la jeunesse.

Parce qu’il faut réduire les coûts de production. Nos rédactions ont souvent des moyens limités. L’innovation permet de produire plus, mieux et plus vite, sans augmenter les effectifs de  manière insoutenable.

Parce qu’il faut briser la barrière de l’analphabétisme. L’innovation permet de passer de l’écrit à l’oralité numérique, touchant ainsi une population beaucoup plus large.

Innover, oui, mais comment ?

Je soumets ma réflexion basée sur une approche pragmatique

Priorité au Mobile : Puisque l’Afrique est une région de smartphones, toute innovation doit être pensée pour le mobile. Des applications légères qui consomment peu de données et fonctionnent même avec une connexion instable.

La diversification des formats. Le Podcast en langues nationales est idéal pour être partagé sur WhatsApp, le format audio respecte la tradition orale tout en étant moderne.

Le Journalisme de Données : Transformer des statistiques complexes (budget de l’État, aide au développement) en graphiques simples et parlants pour le citoyen.

Innover par un recours intelligent à l’IA

L’intelligence artificielle ne doit pas être vue comme une menace, mais comme un assistant éditorial.

L’utiliser pour transcrire instantanément un discours du Président en texte, ou pour traduire un reportage de fond du français vers le Bambara, le Haoussa ou le Poular. C’est un gain de temps phénoménal d’exploiter les ressources de la transcription automatique.

Utiliser l’IA pour le Fact-checking assisté. L’IA peut en effet aider à détecter si une image est un deepfake (une fausse vidéo créée par IA) ou si une photo circule sur Internet depuis plusieurs années. C’est notre bouclier contre la manipulation extérieure.

Recourir à l’IA pour une analyse de tendances. Utiliser des outils d’IA pour comprendre quels sont les sujets qui préoccupent réellement les populations sur les réseaux sociaux, afin de produire des contenus qui répondent à leurs vraies questions.

L’IA ne remplacera jamais le cœur du journaliste ni la connaissance du terrain, mais elle nous donne les super-pouvoirs nécessaires pour lutter contre les géants du Web. Innover, c’est mettre la technologie au service de notre authenticité.

Les patrons de presse peuvent innover en exploitant les mécanismes de la solidarité communautaire, version numérique. Exemple, financer des projets éditoriaux spécifiques (une série de reportages sur les mines au Burkina, une enquête sur l’irrigation au Niger) par la contribution directe des citoyens ou de la diaspora. La valeur ajoutée est que le citoyen ne paie pas seulement pour l’info, il paie pour soutenir une cause ou une vérité qu’il juge nécessaire.

Axe 4 : Ecrire nous-mêmes notre histoire. La souveraineté narrative

Nous voulons en reprendre le contrôle. Pour y parvenir, nous prenons conscience qu’il y a lieu de déconstruire le regard extérieur porté sur notre continent en analysant comment les médias internationaux  cadrent souvent l’Afrique de manière générale, du Sahel en particulier et uniquement sous l’angle du conflit. La réflexion précède l’action. Cette action consiste à asseoir les bases de la souveraineté narrative et à disposer de la capacité de définir nos propres priorités narratives.

C’est ici que la déconstruction laisse place à la reconstruction. Produire du sens local, c’est exercer ce que les chercheurs appellent l’«agenda-setting » : le pouvoir de décider de quoi on parle et comment on en parle. Un média souverain ne réagit pas à une actualité dictée par les agences de presse mondiales ; il définit sa propre hiérarchie de l’information.

Souveraineté narrative en inversant la pyramide : si une innovation agricole majeure a lieu à Mopti ou une réforme éducative réussit au Burkina, cela doit passer avant les péripéties politiques d’une capitale européenne. Le sens local se trouve dans ce qui impacte directement la vie de nos populations. La souveraineté, c’est oser dire : « Ceci est notre priorité, même si le reste du monde l’ignore. » Le regard extérieur s’arrête souvent au problème. Le sens local, lui, cherche la sortie de crise. Mettons en lumière les solutions endogènes face aux défis éditoriaux, culturelles, sécuritaires, climatiques, économiques.

Recours à un lexique et une sémantique souveraine. Le sens passe par les mots. Produire du sens local, c’est refuser les étiquettes imposées qui portent en elles un jugement de valeur. Au lieu de parler de la transition comme d’une parenthèse instable, en parler comme d’une étape de refondation nationale.

La souveraineté narrative, ce n’est pas seulement parler de nous, c’est parler à partir de nous. C’est cesser d’être le décor du film de quelqu’un d’autre pour devenir le réalisateur de notre propre vécu.

Posons-nous la question : Pourquoi une information relayée par des médias étrangers a-t-elle plus de chances d’être reprise localement par nos médias ? Il existe en effet une prédominance du récit extérieur sur notre propre actualité. Beaucoup de rédactions, par manque de moyens d’investigation propres, considèrent encore les agences de presse internationales et les médias internationaux comme des labels de crédibilité absolue, délaissant leurs propres sources de terrain.

Ces médias étrangers disposent de moyens de diffusion massifs et d’une présence numérique optimisée. Leurs dépêches arrivent « clés en main » sur les téléphones des journalistes africains, facilitant un copier-coller passif plutôt qu’une production endogène coûteuse.

Une autre raison à cette situation, c’est le déficit de solidarité régionale. Faute de plateformes de mutualisation fortes entre médias africains, un journaliste à Bamako reçoit souvent plus vite une information sur Niamey via une chaîne internationale que par un confrère nigérien. C’est ce vide de coopération locale que les médias étrangers viennent combler. Notre forum veut mettre fin à cette grave distorsion dans la circulation de l’information sous-régionale et régionale.

Reprendre une information étrangère sur nos propres réalités sans la questionner, ce n’est pas seulement informer, c’est sous-traiter notre souveraineté mentale. Tant que nous n’aurons pas confiance en nos propres témoins, nous serons les spectateurs de notre propre histoire racontée par d’autres.

C’est en cela qu’il faut regretter le manque d’épaisseur culturelle de nombre de nos journalistes. Voilà une entrave majeure à notre souveraineté narrative. On ne peut pas raconter le Sahel si l’on ignore les épopées qui ont forgé nos nations, si l’on méconnaît les mécanismes profonds de notre médiation sociale ou si l’on est incapable de citer nos propres penseurs.

Un journaliste sans socle culturel est condamné au « copier-coller » des concepts venus d’ailleurs. Il utilise des mots qui ne sont pas les nôtres pour décrire des réalités qu’il ne comprend qu’à moitié. Il est aliéné par le lexique. Il adopte sans recul le vocabulaire de l’autre. Il parle de « société civile » là où l’on devrait parler de « notabilités ». Il parle de « crise » là où il y a une « rupture d’équilibre ».

La refondation doit donc passer par un retour aux humanités africaines. Les techniques rédactionnelles s’apprennent en quelques mois, mais l’épaisseur culturelle se cultive toute une vie. Un journaliste qui ignore son passé est comme un arbre sans racines. Au moindre vent de désinformation venu d’ailleurs, il se déracine et devient le vecteur de la narration des autres. La souveraineté narrative commence par la réappropriation de notre propre bibliothèque mentale.

Notre réflexion pendant ces 4 jours est axée sur ces questions évoquées. Mais d’autres questions transversales sont également à prendre en compte. Elles concernent le statut du journaliste, ceci pour rappeler que l’indépendance passe par la sécurité économique et physique des acteurs des médias.

Enfin, se pose la question de la régulation. Comment les instances de régulation peuvent accompagner l’innovation sans étouffer la liberté critique ?

Et n’oublions surtout pas que le premier logiciel de souveraineté, c’est la formation. Si le numérique a mis un studio de production et de diffusion dans la poche de chaque citoyen, il n’a pas pour autant transmis l’éthique, la rigueur et la méthode journalistique. Voilà pourquoi on assiste à une prolifération d’outils ultramodernes manipulés avec des réflexes parfois obsolètes ou, pire, sans aucune base déontologique. En ce qui concerne la formation des journalistes, nous observons dans certains instituts une obsolescence des curricula. On ne peut pas gagner la guerre de l’information en 2026 avec des programmes de formation conçus dans les années 90. La formation ne doit plus être un module optionnel, mais le moteur de la migration du profil journaliste africain. Un journaliste doit aujourd’hui être un hybride, un reporter doublé d’un analyste de données, capable de débusquer un deepfake aussi vite qu’il rédige une brève.

Il s’y ajoute que de nombreux journalistes exercent sans avoir été formés aux standards du métier. Et combien de nos médias sont dirigés par des hommes d’affaires qui mettent en avant la rentabilité financière et pour qui l’éthique et la déontologie ne sont pas à prendre en compte.

Aux écoles de formation de procéder à une refonte de leur enseignement pour intégrer le codage, la

cybersécurité et l’intelligence artificielle, non pas comme des gadgets techniques, mais comme des outils de protection des sources et de liberté de ton. Un des paradoxes numériques, n’est-il pas de voir des rédactions équipées du dernier cri technologique, mais dont les acteurs sont désarmés face aux mécanismes de manipulation de l’info. L’indépendance commence par la maîtrise du savoir.

Former le journaliste africain aux enjeux du siècle, c’est lui donner les clés de sa propre prison numérique.

Au demeurant, reconnaissons les acquis. Le numérique agit comme le grand égalisateur. Il marque la fin des barrières à l’entrée. N’importe quel citoyen à Bamako, Ouagadougou ou Niamey et partout ailleurs peut devenir un émetteur d’information avec un simple smartphone. Cette information circule en temps réel. Elle brise les monopoles des médias d’État ou des grandes agences de presse internationales. Les réseaux sociaux sont devenus la nouvelle « place du village ». L’agora numérique favorise une participation citoyenne sans précédent.

Or justement le paradoxe est que cette liberté apparente repose sur des infrastructures et des logiques qui nous échappent. Nos débats nationaux sont hébergés sur des serveurs en Californie ou en Chine. Ce sont des algorithmes opaques qui décident de la visibilité d’une information sahélienne, souvent en privilégiant le « clic » et le sensationnel au détriment de l’analyse. Un des objectifs de cette rencontre n’est-il pas de réfléchir aux moyens de mettre fin à l’exil des données et de l’attention.

Dans le contexte des pays de l’Alliance des États du Sahel, par exemple, ce paradoxe est exacerbé.

Nous connaissons tous la citation selon laquelle qui a l’information, a le pouvoir. Un nouveau palier est franchi qui fait de l’information, une munition. Dans une zone en transition sécuritaire et politique, une fausse information numérique peut en effet provoquer des troubles réels en quelques heures. La vitesse de propagation sur WhatsApp et TikTok transforme une étincelle numérique en incendie social avant même que les autorités ou les médias n’aient pu vérifier les faits.

Je cite exemples concrets et emblématiques de ces dernières années.

La rumeur des enlèvements d’enfants pour trafic d’organes. Ce cas s’est répété dans plusieurs capitales, Bamako, Dakar et Ouagadougou notamment. Le déclencheur est une note vocale alarmiste sur WhatsApp, accompagnée d’une photo de véhicule aux vitres teintées, affirmant que des réseaux étrangers enlevaient des enfants à la sortie des écoles. En moins de 48 heures, une psychose s’est installée. Des lynchages de conducteurs innocents ont été évités de justesse, des écoles ont fermé, prématurément, et les forces de sécurité ont dû être mobilisées massivement pour sécuriser les quartiers, détournant ainsi des ressources critiques de la lutte antiterroriste.

Second exemple, les fausses alertes sur des mouvements de troupes. Dans le contexte sécuritaire actuel, la localisation des armées est un sujet explosif. La diffusion d’anciennes vidéos de convois militaires, parfois issues d’autres pays ou datant de plusieurs années, présentées comme une « colonne de mercenaires » ou une « armée étrangère » marchant sur une ville stratégique a provoqué des mouvements de panique au sein des populations civiles, entraînant des déplacements de populations vers la brousse et l’abandon de zones de culture. La désinformation devient ainsi une arme tactique de déstabilisation du front intérieur. Ceux parmi nous, journalistes, influenceurs, vidéomans, ou non qui se livrent à ce genre de manipulation, sont comparables à la cinquième colonne. Ce sont des complices cachés, des espions, des saboteurs, agissant de l’intérieur pour le compte d’une puissance ennemie. Leur rôle principal est de déstabiliser l’État ou les forces de défense de l’intérieur, en créant la panique, et la division, pour faciliter une attaque extérieure.

Mon troisième exemple, c’est cette simple photo d’une file d’attente devant une station-service, largement partagée avec une légende affirmant que les stocks nationaux sont épuisés suite à de nouvelles sanctions ou à un blocus. Conséquence, la ruée immédiate vers les pompes et les marchés. En quelques heures, la pénurie devient réelle à cause de la surconsommation de panique et de la spéculation des commerçants. Cela provoque des émeutes de la faim ou de la vie chère, déstabilisant le gouvernement en place.

Dans l’espace AES l’information n’est plus seulement un outil de communication, mais un pilier de la doctrine de défense et de souveraineté. Nous passons de l’information-service à l’information-sécurité. C’est le lieu de souligner que ces manipulations auxquelles nos populations sont exposées, ne sont pas de simples erreurs, mais des stratégies délibérées de guerre hybride. L’information est utilisée pour briser la résilience nationale notamment sur trois fronts : la sécurité, la gouvernance publique, la cohésion sociale. La manipulation pour démoraliser les troupes. Pour y parvenir les officines de propagande et de manipulation mettent en œuvre des campagnes qui visent à semer le doute chez le soldat et sa famille.

Diffusion de fausses rumeurs affirmant que le commandement a fui ou que telle unité a été abandonnée sans munitions lors d’un accrochage. L’impact d’une telle campagne est désastreuse. Un soldat qui doute du soutien logistique ou de la loyauté de ses chefs est un soldat moins efficace et un potentiel déserteur.

La manipulation pour provoquer le divorce Peuple-État. Ici, l’objectif est de délégitimer les autorités et les institutions souveraines. Le résultat visé est d’amener le citoyen à ne plus croire en l’intégrité de ses dirigeants. Il cesse de soutenir l’effort de guerre et de refondation nationale. Une telle campagne utilise la corruption imaginée. On publie de faux documents de transferts bancaires ou de contrats miniers fictifs impliquant de hauts responsables. On cherche à discréditer les initiatives d’aide nationale ou régionale, en prétendant que les fonds de solidarité pour la paix sont détournés par les élites militaires.

La manipulation pour exacerber les tensions communautaires. C’est sans doute la plus dangereuse, la plus insidieuse et la plus subtile. Elle vise à déclencher une guerre civile. Des réseaux extérieurs utilisent des influenceurs (souvent payés via des comptes anonymes) pour propager des récits accusant une ethnie spécifique d’être complice des groupes terroristes ou, à l’inverse, accuser une autre ethnie d’exactions systématiques. C’est ce qu’on peut appeler le « stigmatisme » numérique. Les maliens ont bien été exposés à la réutilisation de ces vidéos de conflits fonciers anciens, légendées comme se passant au Mali, pour pousser les communautés à l’autodéfense violente, alors qu’il s’agit de scènes filmées en Centrafrique et au Nigéria. Que ne fait-on pas aujourd’hui pour transformer un défi sécuritaire global en un conflit identitaire fragmenté, pour rendre le pays ingouvernable.

Toutes ces campagnes et ces tentatives de déstabilisation s’appuient sur des relais locaux inconscients payés, mercenarisés. Ces relais traduisent ces messages en langues nationales pour leur donner une authenticité de façade. Au Sahel, l’ennemi ne frappe plus seulement à la porte, il frappe à l’intérieur de nos groupes WhatsApp. Voilà pourquoi, dans l’espace AES, informer n’est plus un acte neutre ? C’est protéger l’intégrité du territoire mental des citoyens. La communication de crise devient la norme, et le journaliste se retrouve, parfois malgré lui, en première ligne de la résilience nationale. Il ne s’agit pas de cacher la vérité, mais de refuser que l’information devienne une munition supplémentaire pour ceux qui veulent détruire le tissu social. Dans un contexte de stabilité classique, le journaliste se contente souvent de rapporter les faits (« les faits sont sacrés »). Mais dans un pays en guerre ou en transition, cette approche est insuffisante, voire dangereuse.

Dire qu’un conflit a lieu entre deux communautés est un fait. Le dire sans expliquer les mécanismes de médiation en cours ou en utilisant des termes incendiaires, c’est choisir de jeter de l’huile sur le feu. Le journaliste de paix se demande : « Si je diffuse cette image ou ce témoignage brut maintenant, sans contexte, est-ce que j’éclaire l’opinion ou est-ce que je provoque une émeute ? »

Dans l’espace AES par exemple, le journaliste a une mission de service public qui frôle la diplomatie sociale. Il doit porter une attention particulière au choix des mots. Éviter les adjectifs qui stigmatisent une communauté entière. Préférer les faits précis aux généralisations identitaires. Vérifier avec une rigueur absolue toute information touchant aux tensions communautaires. Une rumeur de massacre démentie à temps peut sauver des centaines de vies.

L’éthique, ce n’est pas seulement dire ce qui est vrai, c’est s’assurer que notre vérité ne serve pas d’arme à ceux qui veulent notre perte. Au Sahel, nous avons trois fronts : le front physique où des soldats se battent, le front économique pour le développement, et le front informationnel. Si nous perdons ce troisième front, les deux premiers sont fragilisés. Ce front informationnel s’appuie sur la souveraineté narrative. Ce n’est pas de la propagande, c’est tout simplement le droit de raconter nos propres réalités avec nos propres mots, sans attendre qu’un satellite étranger nous dise quelle température il fait chez nous. Historiquement, on pense l’indépendance des médias par rapport à la loi (liberté de la presse) ou par rapport au financement (autonomie financière). Aujourd’hui, c’est insuffisant. En effet, vous pouvez avoir la plume la plus libre du monde, si votre canal de diffusion (YouTube, Facebook, X) décide de suspendre votre compte selon des standards qui ne sont pas les vôtres, votre indépendance est nulle. Cette indépendance proclamée dans les textes est une coquille vide si elle ne s’appuie pas sur des leviers de contrôle concrets. Par exemple le levier de la technologie.

C’est l’indépendance infrastructurelle. Sans maîtrise technique, le média africain reste un locataire précaire sur une terre étrangère. L’indépendance commence par l’hébergement. Notre Forum vise à encourager justement le développement de serveurs locaux et de plateformes de streaming ou de diffusion panafricaines. Donc disposer et exploiter ses propres plateformes, mais aussi maîtriser les algorithmes. Comprendre comment l’information est hiérarchisée. Un média indépendant en 2026 doit posséder ses propres listes de diffusion pour ne plus dépendre du bon vouloir des algorithmes californiens qui favorisent souvent le clivage. Protéger ses sources et ses données est un acte de souveraineté technologique. Nous devons développer notre capacité à fixer notre propre agenda au lieu de réagir à celui des autres.

Trop souvent, nos médias traitent de sujets parce qu’ils font la « Une » à Paris, Pékin, Moscou, Londres ou Washington. Être indépendant, c’est décider que le sujet principal est l’innovation agricole au sud du Mali ou les accords commerciaux internes à l’AES, même si les agences internationales n’en parlent pas.

La lutte contre la désinformation : Forger des boucliers endogènes

Dans ce domaine, notre Forum doit réfléchir à forger des boucliers endogènes par la création de réseaux de vérification. Je propose la création d’une Alliance Sahélienne de Fact-Checking. Si une rumeur naît à la frontière entre le Mali et le Niger, les journalistes des deux pays doivent pouvoir la vérifier et la démentir conjointement et instantanément. Le fact-checking numérique doit redescendre sur le terrain. Utiliser les radios communautaires et les leaders d’opinion locaux pour diffuser les démentis. La vérité doit circuler par les mêmes canaux que la rumeur, c’est-à-dire WhatsApp, Tik Tok, Telegram, Youtube, plus grave encore les radios.

Une autre raison de s’engager résolument dans la lutte contre la désinformation est que les algorithmes de modération des géants du Web comprennent mal nos contextes africains, nos ironies et nos langues nationales. Ils censurent parfois le légitime et laissent passer le dangereux.

Bien évidemment l’action complémentaire de cette lutte contre la désinformation reste l’éducation aux médias. Il y a lieu de s’investir dans ce que j’appelle une défense civile numérique. Passer de la réaction à la prévention. La souveraineté narrative, c’est aussi former le citoyen à devenir son propre filtre. Pour y parvenir, notre rôle en tant que médias, est de produire des contenus courts, pédagogiques et ludiques pour expliquer comment repérer une manipulation. Il s’agit de vacciner l’opinion publique contre le virus de la désinformation.

On ne nettoie pas la cour d’autrui avec un balai dont on ne possède pas le manche. La vérité sur le Sahel et sur l’Afrique, doit être produite, vérifiée et certifiée par des sahéliens, par des africains, avec des outils sahéliens, des outils africains.

L’indépendance des médias dans l’espace africain ne peut se réduire à une simple déclaration d’intention.

Elle est le fruit d’un équilibre complexe, une tension permanente entre trois piliers : la viabilité économique de nos médias face aux géants du numérique, la rigueur éthique du journaliste face aux pressions, et une régulation intelligente capable de protéger sans museler.

L’indépendance et le statut du journaliste :

Cette indépendance passe par la sécurité économique et physique des acteurs des médias. J’ai parlé de technologie et d’argent, mais sans l’homme, sans le journaliste, tout cet édifice s’écroule.

Quand on évoque le statut du journaliste, il est question essentiellement de sa sécurité économique et physique. Je veux être franc avec cet auguste auditoire. Un journaliste qui ne sait pas comment il va manger le soir ne peut pas être totalement indépendant. Cette précarité est la mère de toutes les corruptions. La pauvreté des rédactions pousse certains acteurs vers le « publireportage » déguisé  la manipulation de l’info pour le compte de parrains politiques ou économiques. Notre Forum doit poser les jalons de la lutte contre le « gombo numérique ». L’indépendance n’est pas qu’une vertu morale, c’est une condition matérielle. Plaidons, agissons, mobilisons-nous pour des conventions collectives fortes. Je ne veux pas réveiller l’amertume de mes confrères maliens, mais il faut rappeler qu’un projet de convention collective existe depuis plus d’une dizaine d’année et qu’il dort dans les tiroirs des départements ministériels concernés. Rappeler également que l’aide à la presse est légale et constitutionnelle. Dès lors, c’est un devoir pour l’Etat qu’elle soit versée régulièrement afin de garantir une presse de qualité. Sortir les journalistes de la précarité est aussi un acte de souveraineté. L’indépendance du journaliste commence par un salaire décent. J’interpelle les associations professionnelles des médias, les patrons de presse et les autorités. On ne peut pas demander à un homme affamé de porter le poids de la vérité nationale. La précarité demeure le talon d’Achille de notre liberté de journalistes.

L’indépendance éditoriale reste un mirage tant que la dignité sociale du journaliste n’est pas assurée. Dans de nombreux pays, la réalité est alarmante : près de 40 à 60% des acteurs des médias exercent sans contrat de travail formel ou avec des arriérés de salaire dépassant parfois six mois. Cette « clochardisation » du métier crée une vulnérabilité systémique. Là où le salaire moyen dépasse à peine le SMIC, quand il est versé, la tentation du « perdiem » ou du mercenariat informationnel devient un risque majeur pour la sécurité nationale. Sans une viabilité économique des entreprises de presse et un statut protecteur pour ceux qui informent, le journaliste devient la proie facile des officines de désinformation qui, elles, disposent de moyens financiers colossaux pour acheter les consciences.

La sécurité physique en zone de crise

Sécurité économique et également sécurité physique des journalistes. Travailler au Mali, au Burkina ou au Niger, en RDC, en Libye, République centrafricaine, au Soudan, au Tchad c’est exercer un métier à haut risque. Le journaliste dans ces zones est pris entre deux feux. Il est pris pour cible par les groupes armés terroristes. Il est perçu avec méfiance par les appareils de sécurité. Il est entre le marteau des populations qui veulent être informées sur la situation, et l’enclume des autorités qui demandent de ne pas bruler le pays et surtout de ne pas gêner les opérations militaires sur le terrain en divulguant certaines informations. La sécurité du journaliste est l’assurance vie de notre démocratie et de notre souveraineté. Le premier droit du journaliste, avant même celui d’informer, c’est le droit à la vie et à la sécurité. Les faits nous rappellent que le journalisme au Sahel n’est pas qu’un métier de plume, c’est un métier d’engagement qui se paie parfois au prix du sang ou de la liberté. Dans notre espace, informer est devenu un acte de bravoure.

Le silence des disparus et des morts crie plus fort que nos discours. Ils ne sont pas des statistiques, ils sont les martyrs de notre souveraineté. À cet instant même, des confrères sont en prison, d’autres en exil. Certains sont pris en otages et gardés au secret. D’autres ont maille à partir avec la justice. Leur captivité est une chaîne qui entrave la marche de nos démocraties.

Cette insécurité physique est le prolongement de l’insécurité narrative : on tue le messager pour étouffer le message. Notre meilleure manière d’honorer leur sacrifice est de poursuivre leur œuvre en bâtissant des médias si solides, si éthiques et si unis que nulle menace ne pourra plus les réduire au silence.

Sortir de la régulation punitive

Traditionnellement, le régulateur intervient pour rappeler à l’ordre, sanctionner, suspendre ou couper. Dans l’ère numérique et le contexte actuel, cette approche est à reconsidérer. Couper un média ou un accès numérique pousse l’audience vers des canaux encore moins contrôlables et souvent plus radicaux comme les VPN et les messageries cryptées. Ne devrait-on pas viser plutôt la régulation incitative. Celle qui fait du régulateur celui qui aide les médias locaux à être plus forts techniquement et économiquement face aux géants extérieurs. L’indépendance a besoin d’un cadre qui protège les initiatives locales. Le régulateur doit imposer des règles aux plateformes étrangères (GAFAM) pour qu’elles respectent nos sensibilités culturelles et qu’elles contribuent fiscalement au développement des médias locaux.

Un mot de l’auto-régulation pour souligner que la souveraineté narrative ne peut être imposée d’en haut uniquement. Plus la profession est éthiquement irréprochable, moins l’État a d’arguments pour intervenir. Notre Forum doit encourager les journalistes à se doter de leurs propres instances de régulation, les tribunaux fonctionnels des pairs. Nos confrères des pays de l’AES, peuvent par exemple harmoniser les régulations entre le Mali, le Niger et le Burkina pour créer un marché médiatique unique, fort et cohérent.

La bonne régulation n’est pas celle qui enferme la parole dans une cage, mais celle qui construit des remparts pour protéger notre espace informationnel des tempêtes extérieures. La souveraineté narrative ne peut être l’œuvre des seuls journalistes ; elle nécessite un environnement politique et structurel que seuls les États peuvent garantir. Sans ces pré-requis, le journalisme souverain reste un vœu pieux.

Aux autorités de nos pays, je veux dire ceci : la souveraineté narrative n’est pas un cadeau que les médias font au pouvoir, c’est un bouclier que la Nation se forge. Mais pour que ce bouclier soit solide, l’État doit accepter trois pré-requis fondamentaux :

D’abord sortir de la culture du secret. La souveraineté commence par la source. Si nos autorités ferment leurs portes aux journalistes locaux tout en les ouvrant aux médias étrangers par complexe ou par habitude, elles organisent elles-mêmes notre dépendance. Donner l’information à nos médias en priorité, c’est nourrir notre propre sécurité.

Ensuite, créer une économie de la résilience. On ne peut demander à un journaliste affamé ou précarisé d’être le rempart contre la corruption ou la désinformation internationale. L’État doit mettre en place des fonds d’appui à la presse qui ne soient pas des instruments de chantage politique, mais des investissements stratégiques pour la survie de nos entreprises médiatiques.

Enfin, garantir la sécurité sans exiger la servitude. La souveraineté narrative ne signifie pas une presse aux ordres. Un journaliste qui n’a pas la liberté de critiquer de manière constructive finit par perdre sa crédibilité auprès des populations. Et quand le peuple ne croit plus ses propres médias, il retourne écouter les radios étrangères. La liberté de la presse est le meilleur antidote à la propagande adverse.

Messieurs les Ministres, Mesdames les Autorités, ne craignez pas une presse libre et critique. Craignez plutôt une presse faible et aliénée, car elle est la première brèche par laquelle s’engouffrent ceux qui veulent déstabiliser nos nations. Investir dans les médias, c’est investir dans la défense nationale.

Je vais conclure.

Le journalisme africain ne doit plus être un simple miroir à problèmes. Nous devons le transformer en moteur de la renaissance, de la souveraineté, et de la refondation de nos Etats.

Pendant mon séjour malien, j’ai noté une phrase du Ministre de la Communication, au cours de sa visite de prise de contact à l’ORTM. Je le cite : « la refondation du Mali commence par l’ORTM ». J’animais alors une session de formation pour des agents de l’ORTM. Je leur ai reproché une myopie rédactionnelle. Je leur ai reproché le traitement superficiel fait de cette visite. Cette petite phrase choc est ce qu’il y avait à retenir. Elle fut ignorée. Pas un titre. Pas un papier pour expliquer, contextualiser et approfondir. Refondation du Mali, pourquoi ? Refondation du Mali par l’ORTM, comment ?

Or, voilà qui veut dire que l’ORTM n’est plus un simple diffuseur, mais le socle symbolique et pédagogique de la transition. Pour un média d’État, passer de la télévision de service public à celui d’outil de la Refondation, implique une transformation profonde sur trois axes concrets. Pour que la refondation commence par l’ORTM, le média doit cesser d’être une simple vitrine institutionnelle pour devenir le forum de la reconstruction nationale.

Il s’agit d’une refondation éditoriale basée sur un journalisme d’explications. Au lieu de simplement lire des communiqués, l’ORTM doit décoder les réformes (nouvelle Constitution, code minier, réorganisation territoriale etc) en langues nationales pour qu’elles soient appropriées par chaque Malien.

Si la refondation commence par l’ORTM, elle doit toucher la jeunesse, qui ne regarde plus forcément la télévision classique. L’ORTM doit devenir un média global. Ses contenus doivent être déclinés en formats courts et percutants sur TikTok, Facebook et WhatsApp pour contrer la désinformation en temps réel avec des sources certifiées.

Cette citation du Ministre ne rejoint-elle pas de manière concrète la souveraineté narrative. La radio et la télévision nationales maliennes peuvent mettre en exergue des points précis de la Charte du Mandé ou de l’administration de l’Empire du Mali, des éléments qui parlent au Maliens. Comment l’Empire du Mali laissait une autonomie aux provinces tout en maintenant une loyauté absolue au Centre. Comment l’Empire du Mali a-t-il été administré dans l’unité malgré sa diversité de peuplement et cela pendant des siècles ? La gestion des conflits et le rôle des « sanankun » la parenté à plaisanterie et des médiateurs pour désamorcer les tensions communautaires avant qu’elles ne deviennent sanglantes ? La sécurité des routes ? À l’époque, on disait qu’une femme pouvait traverser l’Empire, seule, avec de l’or, sans être inquiétée. En montrant que le Mali a été l’une des plus grandes puissances mondiales grâce à son organisation sociale, l’ORTM redonne aux citoyens la fierté nécessaire à la refondation.

En un mot, l’ORTM peut et doit montrer que les clés de notre unité nationale ne sont pas dans les manuels de droit constitutionnel, mais dans notre propre code génétique politique.

Quand le ministre déclare que la refondation commence par l’ORTM, il définit le média comme la colonne vertébrale de la souveraineté narrative. C’est la preuve que l’indépendance de l’esprit d’une nation passe par la qualité et la crédibilité de son premier outil d’information.

Le numérique n’est qu’un outil, mais la souveraineté est notre boussole. Le numérique n’est qu’un outil mais la souveraineté est une volonté politique et éditoriale. Ne laissons plus personne raconter notre histoire à notre place. À Bamako, ici et maintenant, reprenons le micro, reformatons les colonnes de nos journaux, et reprenons notre destin. Cela ne dépend pas du code informatique, mais de notre courage éditorial, de notre solidarité, j’allais dire notre confraternité, et de notre volonté d’être les seuls maîtres de notre récit.

Le panafricanisme des discours a assez duré. Passons au panafricanisme des serveurs et des rédactions. Si l’agence continentale PANA a échoué, l’agence de l’AES est la colline que nous pouvons gravir dès aujourd’hui et tout reconstruire.

Cette conférence inaugurale n’est que le prélude à une exploration plus profonde que nous allons mener ensemble. Les panels qui vont suivre ont été conçus comme les pièces d’un même puzzle, celui de notre souveraineté informationnelle.

Chaque panel est une brique pour cet édifice que nous appelons de nos vœux. Je vous invite à y apporter non seulement vos questions, mais surtout vos solutions. Car si le diagnostic est posé, c’est ensemble que nous rédigerons l’ordonnance.

En ce 3 mai 2026, alors que le monde célèbre la Journée internationale de la liberté de la presse, nous ne nous contentons pas de commémorer un principe ; nous actons une volonté. Le thème mondial de cette année, « Façonner un monde de paix », trouve ici, au cœur de l’espace AES, sa résonance la plus profonde et la plus exigeante.

Mesdames et Messieurs, pour clore ce propos, je voudrais nous ramener à un texte fondateur, la Déclaration de Munich de 1971. Ce texte définit les dix devoirs et les cinq droits du journaliste. Mais aujourd’hui, ici à Bamako, nous devons avoir le courage d’en faire une relecture africaine.

La Déclaration de Munich nous dit que le journaliste a le devoir de respecter la vérité. Nous ajoutons que dans nos contextes, le journaliste a le devoir de protéger la vérité. Car une vérité livrée sans contexte, manipulée par des algorithmes étrangers ou utilisée pour dresser un frère contre son frère, n’est plus de l’information, c’est une arme de destruction massive.

La Déclaration de Munich nous dit que le journaliste doit défendre la liberté de l’information. Nous y ajoutons que nous devons conquérir notre souveraineté informationnelle. Il ne peut y avoir de liberté de la presse si nos récits sont hébergés sur des serveurs qui ne nous appartiennent pas, et si nos esprits sont colonisés par des schémas de pensée qui ignorent nos réalités socioculturelles. Cette relecture africaine, c’est celle qui transforme le droit de savoir en un droit à la stabilité et à la dignité.

Procédons sans plus tarder à une mise à jour de la Déclaration des Devoirs et Droits du journaliste. En ce 3 mai 2026, réfléchissons pour que notre plume ne soit plus jamais gérée par des logiciels sur lesquels nous n’exerçons aucun contrôle. Que ce forum soit le point de départ d’une presse qui ne se contente plus de subir le monde, mais qui l’écrit avec ses propres mots, ses propres outils et sa propre dignité.

Excellente Journée de la liberté de la presse à toutes et à tous. Place aux discutant !

Vive l’intégration par l’information

Et que vive une presse libre au service d’une Afrique en paix !

Je vous remercie !

Martin Faye

Journaliste – Expert Média

Membre du Comité scientifique

ARTICLES LIÉS

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

- Publicité -
Google search engine

Les plus polaires